JADIN
JADIN, n, ¯du fr. jardin, mot d’origine francique « gard » ou « gardo » ¯angl., creole garden ¯fr., jardin créole ¯Guad., tr. cour., GT/ BT ¯Sainte-L., tr. cour., N/S ¯Domin., cour., S/ ¯Mart., tr. cour., N/S u

Le terme renvoyait au début de la colonisation à toute parcelle de culture à base alimentaire. Il réfère aujourd’hui, dans un sens plus restreint, à un système traditionnel d’association de cultures, à base vivrière, orienté vers l’autoconsommation ; le surplus étant réservé au marché intérieur.
n Ce système traditionnel d’association peut réunir un très grand nombre d’espèces et de variétés sur une même surface, généralement modeste voire très modeste, et, exception faite de la région de Grande-Terre en Guadeloupe, souvent accidentée (tè-an-dépant/tè-a-pik, tè-môné). Tous les cycles végétatifs (pérennes, annuels, pluriannuels, courts) sont combinés pour assurer une production continue sur l’année ; ce qui réduit le développement des mauvaises herbes par une couverture relativement fréquente. ¯Il y a peu d’associations sans culture principale. La forme mère du jadin, « l’ichali » – système agro forestier de subsistance des Kalinaos, était à dominante de manioc (maniok/manyok/kasav). Les cultures secondaires associées étaient le plus souvent le maïs (mayi/mi), la patate douce (patat), le chou caraïbe/malanga (chou/malanga), l’igname cousse-couche (kouch-kouch/kous-kous), le coton (koton), le piment (piman), le tabac (tabak). L’ensemble était organisé en structure étagée. Les jardins les plus traditionnels des Petites Antilles créolophones ont gardé ce profil étagé et l’essentiel des composants de « l’ichali ». D’autres espèces et variétés d’origine africaine et asiatique, introduites dès le début de la colonisation, ont été très tôt naturalisées et intégrées à ce fonds amérindien. Ce sont notamment les ignames de type « D. alata » (anba-bon/babawlé/bandja/bokodji, sin-vinsan/yanm-rouj, pakala, télémak/yanm-chopin…), de type « D .rotundata cayenensis » (gôs-kay/portugèz/yanm-antwenn/ladiz-yanm, yanm-dji/yanm-jône/yanm-matwitan/zianm-jône, ti-giné/yanm-djinin/yanm-anglé, yanm-poul/zianm-poul…) et de la famille des « D. esculenta » (choukoune/kouch-kouch-dou/pa-posib) et des « D. bulbifera » (adô/koko-bourik/koko-poul). Ce sont aussi intégrés au fond amérindien les bananes (bannann) et les choux de chine/madères (dachine/madè). L’arbre à pain (bwapin/fouyapin/friyapin/yanm-pin) sera introduit au cours des XVIIè, XVIIIè et XIX siècle. Les éléments de cette collection végétale riche et complexe sont installés le plus souvent dans le jardin en fonction de la fréquence d’utilisation, de l’espace disponible, de l’ensoleillement nécessaire, de la compatibilité culturale des espèces et des variétés et aussi des références culturelles du cultivateur. Certains placent en lisière, pour compléter cet ensemble, qui laisse au profane une impression de fouillis, quelques plants (plan) de légume graine (ariko/pwa) ou/et de légume tige (malobi/toloman) ou/et de légume fruit (goud/kalbas-dou /pitennga, lonj/kalbas-dou-long) ou/et de légume feuille (gosèy/grosèy/lozèy/sirèl) ou encore quelques condimentaires (piman). Il arrive, particulièrement en Dominique et à Sainte-Lucie, qu’une protection contre les mauvais sorts soit assurée en entrée de jardin par les pois d’angol/pois de bois (pwa-dangol/pwa-dibwa/pwa-nwèl) et/ou le croton (Codiaeum variegatum), une plante ornementale qui sert de haie pour les maisons d’habitation, particulièrement en Guadeloupe et en Martinique. Quelques-uns en Martinique, notamment dans le Sud Atlantique, utilisent plutôt le manioc à tige bleue (manniok-blé/manniok-bra-blé). En Guadeloupe, on cite le « mapou rouj » ou « bwa rap »(Cordia sebestana L.). On peut aussi trouver en limite de terrain (bout-a-tè/bout-tè), en queue (bonda-a-jadin/bonda-jadin/bout-anba-tè/latché-tè), en bordure de ravine (bodaj-ravine) ou encore en contrebas de jardin (anba-téras), des arbres à pain et d’autre arbres fruitiers (bri, chadek, chapoti, korosol/kôrôsôl/kôsol, mango, prine-sitè/pom-sitè) ou aromatiques (bwadenn, kannel, miskad). Ils donnent l’ombre nécessaire à certains plants, et, ont bien souvent, outre leur avantage alimentaire et médicinal, une fonction de stabilisateur de terrain et de coupe-vent (barè-van). ¯On trouve aussi des associations moins complexes organisées autour d’une culture principale, très généralement l’igname (yanm/ziyanm) et, quelquefois, surtout à la Dominique et à Sainte-Lucie, la banane (bannann 2, fig). L’association autour d’une base« igname » s’organise le plus souvent comme suit : on plante d’abord des lignes ou rangs d’ignames tuteurés (planté-an-line/planté an liy/planté-an-rennblak/planté-an-ran/planté an wan), puis on intercale entre les fosses (bik/fos/tou-bonbé) des cultures secondaires à cycles échelonnés, le plus souvent des choux caraïbe/malanga (chou/malanga), des choux de chine/madères (danma/dachine/madè), des giromons (jomou/jonmou/jronmou), des gombos (gonbo/gonmbo/gronbo), du maïs (mayi/mi) et des haricots (pwa/ariko). En bordure de jardin (bodaj-jadin) on aménage quelquefois une plage (bitasion/môso/parsièl/piès/tcho) de patates douces (patat), de bananes (bannann), de cannes (kann) ou de maraîcher (lédjim/léjim). Les associations avec une base « banane » ont, particulièrement à la Dominique et à Sainte-Lucie, un profil vertical très net, qui se présente schématiquement ainsi: bananes (bannann) sous cocotier (koko/pié-koko) ; chou caraïbe/malanga (chou/malanga) sous bananes ; concombres (konkonm) ou giromon (jomou/jonmou/jronmou) rampant au sol. ¯Quel que soit le type d’association, simple ou complexe, la mise en place des plants est déterminée le plus souvent par la nature du sol (tè), la situation géographique du terrain, la lunaison (dékou/doukou), la longueur des jours (jou-kout, jou-long), les saisons (karenm, livènaj) et certains mois jugés plus propices ou contre indiqués (mwa-davril. Le travail s’effectue manuellement à l’aide d’outils traditionnels (zouti) et les amendements sont de nature calcaire (lacho), animale (fimié), ou/et végétale (téraj, fatrasaj). Les mélanges de végétaux et de fumier (téro) sont aussi utilisés. Le jardin créole au sens strict a en définitive les caractères d’un jardin biologique qui mobilise des savoirs botaniques, écologiques et culturaux tout en restant soumis, aujourd’hui encore, à un univers de rituels (Kôné-bokodji/Konnin-yanm, lasotè) et de croyances magico religieuses (kont, pou). La hiérarchie des valeurs (du plus commun au plus recherché) et les préparations culinaires des produits cultivés varient sensiblement d’une île à l’autre.
On dit dans toutes les îles créolophones jadin bô-kay. On verbalise ainsi la proximité du jardin créole avec la maison d’habitation et le caractère familial de l’exploitation. Le jadin-bô-kay est en filiation directe avec le jardin des esclaves d’avant les remembrements des « cases à nègres ». On parle aussi dans le Sud de la Dominique et dans les autres Petites Antilles créolophones, de jadin-an-bwa/bitié lorsque celui-ci est situé en forêt. Le jadin-an-bwa est réalisé de préférence en pleine forêt pour se mettre à l’abri du regard des propriétaires des terrains, en l’occurrence les pouvoirs publics ou les grands propriétaires terriens. Le jadin-an-bwa peut également résulter de concessions domaniales, plus ou moins officialisées ou issues d’accord tacite. On use aussi en Dominique et à Sainte-Lucie du terme de jadin-karinm pour signifier la saisonnalité des cultures ; une saisonnalité suffisamment marquée pendant la période chaude et sèche de Carême (karinm) pour justifier cette dénomination particulière. L’expression ti-jadin, très courante en Martinique, moins ailleurs, insiste sur le côté souvent étriqué des terrains mis en culture. Deux autres dénominations, en usage spécialement en Martinique, Jadin-kérol et jadin-karayib, rappellent, respectivement, le caractère natif du jardin créole dans les Petites Antilles et sa très proche parenté avec « l’ichali » caraïbe.uLa pression de l’économie de marché a fait naître une tendance à la modernisation du jardin créole traditionnel, inégalement suivie d’une île à l’autre et dans chaque île. Elle s’accompagne, pour ceux qui s’y inscrivent, d’une orientation principalement ou exclusivement marchande. La mécanisation de la préparation du sol, le recours à l’engrais et aux produits phytosanitaires, le choix d’associations très limitées ou plus radicalement de la monoculture en parcelles (bitasion/parsièl/tcho) ou sur des grandes surfaces (gran-jadin/gran-tcho), sont les indicateurs les plus pertinents du degré de mutation du traditionnel et de son intégration dans l’économie formelle ; étant entendu que les formes intermédiaires sont multiples et variées. Les agriculteurs des Petites Antilles continuent pour autant à employer, dans un sens forcément plus relâché et plus générique, le mot jadin pour nommer ces formes modernes de l’agriculture antillaise.
Rédigé avec l’amicale collaboration de Lucien DEGRAS





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